LEE








Les os crispés de ne plus inspirer
des yeux trop fixes
peur des serpents jaunes qui
poussent dans sa main

Mâchonner le plastique du bout du livre.

Amertumes.



SOUDAIN DES SOUVENIRS ROUGES _ LEE _ Décembre 2008 _ Editions Territoires _



Textes et Photographie © Alisson D.



_ 1906 _










-





Plus que tout, il aimait être dans le champ des faucons. Pour y parvenir, il lui fallait traverser le champ aux pommes du diable. Le sentier était rouge entre les pierres et, l’été, poudreux. Les branches anguleuses des buissons lui arrivaient à la taille. Les pommes, elles, n’avaient pas l’air de pommes, elles étaient petites et vert vif, il sentait leur poison rien qu’à les regarder. De leur pulpe déséchée on pourrait extraire un philtre de mort. Le champ suivant était le champ des figues, parce qu ‘en son milieu se dressait un figuier entouré d’un mur de pierres. Il y régnait une odeur douceâtre. Les branches surplombaient le mur, au mois le plus chaud on pouvait y cueillir les figues violettes. Ensuite seulement venait le champ des faucons. Dans la grange en ruine il y avait encore de la cendre, quelqu’un avait allumé un feu dans un trou au sol. La grange s’adossait à la paroi rocheuse où nichait le couple de faucons, souvent il entendait leur cri altier. Avec le soleil couchant, il voyait son ombre se découper sur l’ardoise embrasée. Encre sur encre, absence de lui-même tant qu’il ne bougerait pas.



Autoportrait d'un autre _ Cees Nooteboom _ Actes Sud _ 1994.



_





Un trait d’ombre, large, de moins d’un pied, barrait la poussière blanche de la route. Un peu de biais, il s’avançait en travers du passage sans fermer complètement celui-ci : son extrémité arrondie – presque plate – ne dépassait pas le milieu de la chaussée dont toute la partie gauche demeurait libre. Entre cette extrémité et les herbes rases bordant la route, était écrasé le cadavre d’une petite grenouille, cuisses ouvertes, bras en croix, formant sur la poussière une tache à peine plus grise. Le corps avait perdu toute son épaisseur, comme s’il n’était resté là que la peau, desséchée et dure, invulnérable désormais, collant au sol de façon aussi étroite que l’aurait fait l’ombre d’un animal en train de sauter, pattes étendues – mais immobilisé en l’air. Sur la droite l’ombre véritable, qui était en réalité beaucoup plus foncée, se mit à pâlir progressivement, pour disparaitre tout à fait au bout de quelques instants. Mathias leva la tête vers le ciel.

Le bord supérieur d’un nuage venait de masquer le soleil …




Le voyeur _ Alain Robe-Grillet _ Les éditions de Minuit _ 1955



_





Un matin, sur la route, devant la maison, j’ai trouvé un crapaud mort, écrasé par une voiture. Il gisait éventré, les viscères grouillantes de mouches. Le lendemain matin, je retrouvais le crapaud aplati comme une galette sur le macadam. Quelques jours plus tard, toujours intrigué, j’allais voir : il ne restait rien, même l’emplacement n’était plus évident. Une nuit de pluie, réveillé par un insistant coassement de crapauds, je posai vaguement le regard sur une toile vierge flottant dans la pâle clarté et y demeurai attaché jusqu’au lever du jour. Depuis lors, au lieu d’avoir complètement oublié cette histoire de crapaud, je me réveille de temps en temps, sans raison, au milieu de la nuit, et je fixe longuement la toile vierge.



Un art de la rencontre _ Ufan Lee _ Actes Sud _ 2002.



Piss Christ de Serrano












1980, l'image dérangea. Le photographe américain Andres Serrano fut menacé de mort et décrété paria pour avoir plongé et photographié un crucifix dans de l’urine.

2008, le public déciderait désormais ce qui est culture ou non. Et ne plus l'éveiller qu'avec parcimonie, lisser dans le sens du duvet, nier l'ombre ici, ne pas lire les Sonnets de la mort de Bernard Noël, ne pas ré-éditer Mon suicide de Roorda, gagner des millions.

Ne connaitre que d'avoir lu les quatrièmes de couvertures, avoir entendu parler.

Condamner l'hymen déchiré, fermer la porte au long gémissement désarticulé de la femme qui demandait asile, faire l'aumône aux méritants sages.

Ecouter les petits soldats du prince orchestrer des sonates nauséeuses.