Toute l’Ɠuvre de P-Y Freund rĂ©pond Ă  la question que pose Caroline Sagot Duvauroux * : “Comment sauver le peu qu’on engloutit ?” et que le monde lui-mĂȘme dĂ©vore. Le plasticien fait ressurgir non seulement les traces mais les lumiĂšres de tout ce qui se dĂ©fait. Textiles, moulages tirent du rien “tout ce qui reste” comme aurait dit Beckett. Comme lui, l’artiste fait de ce rien un tout en un cĂ©rĂ©monial qui n’a rien de dĂ©lĂ©tĂšre. Les survivances se transforment soudain en survivances Ă  la beautĂ© froide venue d’un surgissement intempestif. NĂ©ons, cubes conjurent Ă  leur maniĂšre l’immense charnier du temps selon une gĂ©omĂ©trie dans l’espace des plus impeccables.

Le crĂ©ateur projette des visions qui ouvrent Ă  une sorte d’universalitĂ©. Elles marquent une obsession, une hantise de l’entrave dont le crĂ©ateur veut libĂ©rer le monde comme s’il voulait rĂ©parer le trauma d’une Ă©poque qui croule sous les images, aussi rĂ©pulsives qu’attirantes et attractives, signes d’un implicite enfermement. Les Ă©pures de l’artiste permettent de penser l’ĂȘtre, son rapport Ă  l’autre, au monde en une concentration source de “simplicitĂ© ». Ses Ɠuvres produisent aussi une sensation quasi tactile de l’espace. Il joue ainsi sur deux registres : la jubilation d’un parcours initiatique qui provoque un ravissement mais aussi — car il faut bien l’appeler par son nom — le tragique de situation oĂč l’ĂȘtre semble perdu en une sorte de nĂ©ant.

Ce que l’artiste offre reste nĂ©anmoins harmonieux et accompli. Dans cet univers dĂ©peuplĂ© et de recueillement, ce qui y demeure “tient”. A ce titre, Freund pourrait faire sienne la phrase de Braque: “ une toile blanche ce n’est dĂ©jĂ  pas si mal ”; chez le plasticien c’est mĂȘme bien, car Ă  la fin il faut toujours revenir Ă  l’essentiel, l’image primitive et sourde. Une lumiĂšre surgit de sa cĂ©sure. Jamais loin du nĂ©ant, l’artiste atteint ainsi une sorte d’essence et de clartĂ© par ce dĂ©pouillement majeur lĂ  oĂč l’art semble se dĂ©rober mais rĂ©siste pourtant de maniĂšre essentielle.

C’est en ce sens que sous l’apparente banalitĂ© se cache ce qu’il y a de plus fantastique. L’image devient un seuil visuel particulier. Franchir ce seuil ne revient pas Ă  trouver ce qu’on attend. Mais c’est ainsi qu’il indique un rĂ©el passage : il ne risque pas, sa frontiĂšre passĂ©e, de rameuter du pareil, du mĂȘme. Si effet de miroir il y a, ce miroir est un piĂšge : l’Ɠil devient veuf de ce qu’il espĂšre ou serait en droit d’attendre.


Jean Gavard-Perret.


* Texte de Caroline Sagot Duvauroux, catalogue Pierre-Yves Freund, édité par le CRAC le 19 de Montbéliard, 2015.