D'abord, et c'était il y a longtemps, il a pris une boîte en fer, ou un carton à chaussures, c'est un peu flou, et sans importance, et au fil du temps, de son temps, il y a rangé des images, celles de sa vie, de ses amours, la première automobile, l'arrivée des Américains, la première communion. Quelquefois, il ouvre la boîte, regarde, c'est aussi cela la photographie, la mémoire, oh, bien sûr, la petite mémoire, celle qui ne regarde que lui, que chacun, un brin de souvenir, et qui s'estompe, un peu de nostalgie même, des images qui vieillissent, mal ou bien, qu' importe, une marque de temps que chaque manipulation, si douce soit-elle, blesse quand même un peu, la cassure sur ce visage, le coin plié, la tache de fixateur, et puis qui les regardera encore, après ... Après, histoire de temps, temps de souvenirs. Dans sa boîte, il avait de drôles d’images, des mots d’amour trouvés en des lettres jetées, penser perdues, des mots, toujours les mêmes, je pense à toi, je t’envoie une photographie de moi, tu la regarderas lorsque je te manquerai... il ramassait dans les caniveaux, recollait les morceaux, écoutait les mots, regardait les images, s’effacent les images je te manque ? comment pouvaient-ils perdre ces mots d’amour ? L'autre boîte, il n'osait plus l'ouvrir. Savait trop ce qu'elle contenait, il avait peur de ces images aujourd'hui. Cela serrait au creux du ventre à la simple idée de l'approcher. Et pourtant, elle reste là, ne pas la jeter, surtout pas. C'étaient ses images, un côté peut-être obscur, un souvenir, des rêves d'avant, savait plus trop, de toutes manières, des images, il y en avait trop maintenant. Laisser celles-ci reposer, un jardin secret qui ne regardait personne, ils ne comprendraient pas. Ou pire. Plus tard un inconnu les regarderait, saurait, celui-là est déjà un ami. Ne redoutait que les voleurs de mémoire, les marchands, ceux-là ne savent rien voir. Et il y a encore une boîte, là-bas, discrète. Celle-là, il l'avait empruntée dans une galerie d'art, il y a longtemps. Oh, ce n'était rien, pas fait exprès, juste un hasard. Il y avait beaucoup de boites métalliques de petits gâteaux, au sol, des dizaines, toutes fermées, toutes avec une image de visage découpée dans un journal collée sur une face. Saura jamais ce qui lui a pris, il est ressorti avec la boîte sous le manteau, vite, personne n'a rien vu. Plus tard, il est retourné en ce lieu. Les boîtes étaient empilées en de hautes colonnes, équilibres précaires, impressionnants, il avait pleuré. Cela s'appelait Les Suisses Morts, c'étaient des boîtes mémoriaux anonymes, c'était qui déjà, oh, cette petite mémoire fout le camp, christian B, je crois, sais plus... De toutes façons, il n'avait jamais ouvert la boîte