' Comment sauver le peu qu'on engloutit ? ' _ Jean Gavard Perret

 

 

 


Toute l’œuvre de P-Y Freund répond à la question que pose Caroline Sagot Duvauroux * : “Comment sauver le peu qu’on engloutit ?” et que le monde lui-même dévore. Le plasticien fait ressurgir non seulement les traces mais les lumières de tout ce qui se défait. Textiles, moulages tirent du rien “tout ce qui reste” comme aurait dit Beckett. Comme lui, l’artiste fait de ce rien un tout en un cérémonial qui n’a rien de délétère. Les survivances se transforment soudain en survivances à la beauté froide venue d’un surgissement intempestif. Néons, cubes conjurent à leur manière l’immense charnier du temps selon une géométrie dans l’espace des plus impeccables.

Le créateur projette des visions qui ouvrent à une sorte d’universalité. Elles marquent une obsession, une hantise de l’entrave dont le créateur veut libérer le monde comme s’il voulait réparer le trauma d’une époque qui croule sous les images, aussi répulsives qu’attirantes et attractives, signes d’un implicite enfermement. Les épures de l’artiste permettent de penser l’être, son rapport à l’autre, au monde en une concentration source de “simplicité ». Ses œuvres produisent aussi une sensation quasi tactile de l’espace. Il joue ainsi sur deux registres : la jubilation d’un parcours initiatique qui provoque un ravissement mais aussi — car il faut bien l’appeler par son nom — le tragique de situation où l’être semble perdu en une sorte de néant.

Ce que l’artiste offre reste néanmoins harmonieux et accompli. Dans cet univers dépeuplé et de recueillement, ce qui y demeure “tient”. A ce titre, Freund pourrait faire sienne la phrase de Braque: “ une toile blanche ce n’est déjà pas si mal ”; chez le plasticien c’est même bien, car à la fin il faut toujours revenir à l’essentiel, l’image primitive et sourde. Une lumière surgit de sa césure. Jamais loin du néant, l’artiste atteint ainsi une sorte d’essence et de clarté par ce dépouillement majeur là où l’art semble se dérober mais résiste pourtant de manière essentielle.

C’est en ce sens que sous l’apparente banalité se cache ce qu’il y a de plus fantastique. L’image devient un seuil visuel particulier. Franchir ce seuil ne revient pas à trouver ce qu’on attend. Mais c’est ainsi qu’il indique un réel passage : il ne risque pas, sa frontière passée, de rameuter du pareil, du même. Si effet de miroir il y a, ce miroir est un piège : l’œil devient veuf de ce qu’il espère ou serait en droit d’attendre.


Jean Gavard-Perret.


* Texte de Caroline Sagot Duvauroux, catalogue Pierre-Yves Freund, co-édité par le Musée de Belfort et le 19, CRAC de Montbéliard, 2015.











 

 

 

 

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